Vue sur les hauts murs en pisé et les portes en bois des ruines du Palais El Badi à Marrakech.
Vue sur les hauts murs en pisé et les portes en bois des ruines du Palais El Badi à Marrakech — Photo : SoukMarrakech

Palais El Badi, l'incomparable en ruines

Par l’équipe SoukMarrakech · Publié le · 4 min de lecture

Bâti à partir de 1578 par le sultan saadien Ahmed al-Mansour pour recevoir ses hôtes de marque, puis dépouillé de ses marbres sous Moulay Ismaïl, le palais El Badi n'est plus qu'une cour immense aux bassins asséchés — mais son échelle témoigne encore de l'apogée saadien.

Au nord-est de l'ancienne Kasbah, de hauts murs de pisé entourent une cour immense creusée de bassins asséchés : c'est tout ce qui reste du palais El Badi. Son nom, généralement traduit par « l'Incomparable », est l'un des 99 noms de Dieu dans l'islam. Il faisait aussi écho à un pavillon du palais des califes de Cordoue. Le sultan qui le fit bâtir voulait un palais sans égal, capable d'impressionner tous ses hôtes.

La construction du palais

Ce sultan est Ahmed al-Mansour (1578-1603), le plus puissant de la dynastie saadienne. Selon l'historien al-Ifrani, le chantier commence en décembre 1578, quelques mois seulement après la victoire de la bataille des Trois Rois et son accession au trône, et dure quinze ans. L'historien Gaston Deverdun nuance cette chronologie : un plan portugais de 1585 montre déjà un palais achevé, mais le sultan achetait encore du marbre en 1602. Le gros œuvre aurait donc été terminé dès le début des années 1580, et les embellissements se seraient poursuivis jusqu'à la mort du sultan.

Cette splendeur repose sur une richesse considérable. La rançon versée par le Portugal après la bataille des Trois Rois a probablement financé les grands chantiers du règne. Le Maroc exportait alors vers l'Europe du sucre, mais aussi de la soie, du cuivre et du cuir. À partir de 1590, les expéditions vers le sud aboutissent à la prise de Tombouctou et de Gao et à la défaite de l'empire songhaï, ce qui donne au sultan le contrôle des routes transsahariennes, d'où lui viennent de l'or, mais aussi des esclaves, sur lesquels reposait l'industrie sucrière.

Le chantier mobilise des artisans venus de nombreuses régions, y compris d'Europe, au point qu'un marché florissant s'installe à proximité pour les nourrir. Les colonnes de marbre sont fabriquées en Italie et, selon la tradition, échangées contre leur poids en sucre. La chaux et le plâtre viennent de Tombouctou. Les murs de pisé sont alors recouverts d'or, d'onyx et de stucs sculptés d'inscriptions, les plafonds et les chapiteaux sont dorés, et les sols sont pavés de marbre et de zellige. Les fragments mis au jour montrent des motifs géométriques plus complexes qu'aux époques précédentes, jusqu'à des étoiles à vingt branches.

Un palais de réception

El Badi était un palais de réception. Sa cour centrale mesure 135 mètres sur 110 et s'organise autour d'un bassin de 90 mètres de long, flanqué de quatre grands jardins en contrebas, redécouverts lors de fouilles modernes, et de quatre autres bassins. Sur chaque côté se dressait un pavillon coiffé d'une coupole, une disposition qui reprend, à une échelle bien plus vaste, celle de la cour des Lions de l'Alhambra. À l'ouest, le pavillon dit « des Cinquante » servait de salle du trône : le sultan siégeait dans une alcôve, et une fontaine y était alimentée par des sculptures d'argent en forme de lions, de léopards et de serpents. À l'est s'élevait le pavillon de Cristal, aujourd'hui disparu. Au nord, une annexe pavée de zellige abritait peut-être les ambassadeurs étrangers. Au sud, on visite encore les vestiges des hammams.

Bassin reflétant un mur de pisé, avec le minaret carré d'une mosquée en arrière-plan et quelques silhouettes.
Palais El Badi, bassin avec le minaret de la mosquée Moulay El Yazid en arrière-plan, 1973. Photo : Fred van der Kraaij, ASC Leiden (collection F. van der Kraaij), CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le déclin

La splendeur fut brève. Après la mort d'al-Mansour en 1603, le palais n'est plus entretenu. Le premier sultan alaouite, Moulay Rachid, y séjourne brièvement en 1668-1669, mais moins de dix ans plus tard, Moulay Ismaïl refuse d'y recevoir des ambassadeurs tant son état s'est dégradé. Selon al-Ifrani, ce dernier ordonne en 1707-1708 de le démolir et d'en réemployer les matériaux pour sa nouvelle capitale, Meknès. En réalité, le démantèlement fut progressif, commencé bien avant et poursuivi après lui. Des éléments saadiens se retrouvent aujourd'hui jusque dans le mausolée de Moulay Ismaïl à Meknès et dans la zaouïa de Moulay Idriss II à Fès. Pendant des siècles, les ruines servent de pâturage et de refuge aux hiboux.

Le site aujourd'hui

Aujourd'hui, El Badi est l'un des sites les plus visités de Marrakech. Il abrite un espace d'exposition consacré au minbar almoravide de la Koutoubia, chaire sculptée au XIIe siècle, ainsi que d'autres salles ouvertes en 2018. Il a longtemps accueilli le Festival national des arts populaires. Endommagé par le séisme de septembre 2023, il a rouvert dès le mois d'octobre suivant.

Sol en zellige aux motifs géométriques entre des murs de pisé, palais El Badi.
Sol en zellige et portes de bois entre des murs de pisé. Photo : SoukMarrakech.

À quelques pas, les Tombeaux saadiens abritent la sépulture d'Ahmed al-Mansour, au centre de la salle des Douze Colonnes. Avec le palais de la Bahia et le Mellah, El Badi forme le cœur patrimonial du sud de la médina.

Le palais El Badi, palais de réception, n'a conservé que ses hauts murs de pisé après son démantèlement progressif, mais il abrite aujourd'hui des expositions. Pour préparer la visite, on peut consulter la fiche du palais El Badi.

Danseurs et danseuses en tenues blanches sur des tapis étalés, devant de hauts murs de pisé.
Danse ahidous du sud-est du Maroc au festival national de folklore, palais El Badi, Marrakech, 1970. Photo : Frits Cowan, collection Wereldmuseum (anciennement Tropenmuseum), CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

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